Ricycle : Manufacture

Il y à peine plus d’un mois, j’ai eu l’idée de créer un vélo pour planter le riz pour mon projet en Inde. Je viens de passer quatre jours dans l’atelier de manufacture sur un campus à une dizaine d’heures de transport du mien. Ce post raconte comment ça s’est passé.

Manufacturing overview document and CAD drawings...
Présentation du projet et schémas pour la manufacture…

Jour 1

A peine un mois après avoir commencé à travailler sur mon projet, on attaque déjà la manufacture ! Aymeric, qui fait un projet dans le même labo et qui est allé avant moi aux ateliers de manufacture, m’annonce : « Un centimètre ». C’est la précision avec laquelle nos projets sembleraient venir au monde. Je ne sais pas si je dois en rire ou pleurer. En tant qu’étudiante en microtechnique, ça me fait quand même mal au cœur.

Dans mon atelier de manufacture, en plus des « tolérances indiennes », je remarque aussi les normes de sécurité à l’indienne, ou plutôt leur absence. Ici, les ouvriers sont pieds nus ou en sandales, et aucun d’entre eux ne porte ni gants ni lunettes de sécurité. Le bruit des outils est assourdissant, et je me retrouve à me boucher les oreilles fréquemment tout en détournant les yeux pour éviter l’éclat des soudures. Je serai heureuse si je ne ressors pas sourde et aveugle de ces ateliers !
Les indiens n’ont pas d’établi, ils travaillent à même le sol. Pour discuter du design, on s’accroupit par terre à côté de la pièce.

Discussions à propos d'une pièce. accroupis dans l'atelier de manufacture.
Discussions à propos d’une pièce. accroupis dans l’atelier de manufacture.

Mon projet, c’est une machine à planter le riz. Quand j’ai commencé à faire mes recherches sur ce qui se faisait actuellement, j’ai pu constater avec déception que beaucoup de choses existaient déjà. Des machines peu onéreuses aux monstres tracteurs industriels, le sujet semblait être couvert. De plus, en cherchant sur Youtube, on trouve d’innombrables projets étudiants de « machine à planter le riz ». Apparemment tous les étudiants en génie mécanique en Inde passent par l’étape machine – planter le riz. A quoi il sert mon projet alors ? Je ne voyais pas ce que je pourrais apporter à ce domaine. J’ai alors décidé de prendre une direction totalement différente. Plutôt de faire une médiocre machine que la fermière tire ou pousse à travers son champ, je vais créer une machine à pédales. Sur la base d’un vélo, avec le système transplanteur à l’arrière, je suis convaincue qu’une telle machine pourrait fonctionner. Après d’innombrables heures à rouler dans la gadoue lors de mes entraînements de VTT, je sais que c’est possible de pédaler à travers une profonde couche de boue. Reste plus qu’à leur prouver.

On rencontre l'artisan/ouvrier qui va construire la majeure partie de mon vélo...
On rencontre l’artisan/ouvrier qui va construire la majeure partie de mon vélo…

La manufacture, apparemment, ça commence par une prière. Je joins mes mains devant ma poitrine, ferme les yeux, et écoute la prière en malayalam. Je reconnais même certaines phrases, après un mois et demi à l’Ashram, je commence à les connaître, ces oraisons !

On commence par fabriquer les roues arrière. Bientôt, les grandes bandes d’acier seront courbées, soudées ensemble, et maintenues par des rayons. Hier, on est allés chercher un vélo d’occasion. Il me plaît beaucoup avec son côté « old school », mais il sera vite démonté par une bande de jeunes indiens, on ne garde que le nécessaire.

Mon nouveau vélo... qui sera vite démonté !
Mon nouveau vélo… qui sera vite démonté !
Voilà comment on fabrique des roues ! Des grandes bandes de métal sont courbées à la main, puis soudées aux rayons et au centre de la roue.
Voilà comment on fabrique des roues ! Des grandes bandes de métal sont courbées à la main, puis soudées aux rayons et au centre de la roue.
Construction des roues. La précision : pas plus que la largeur du trait à la craie.
Construction des roues. La précision : pas plus que la largeur du trait à la craie.
Tout feu tout flammes : qui ne voudrait pas être ingénieur quand son équipe de manufacture fait cracher du feu à un simple bicyclette ?
Tout feu tout flammes : qui ne voudrait pas être ingénieur quand son équipe de manufacture fait cracher du feu à un simple bicyclette ?

Jour 2

Ça avance vite, mon Ricycle commence à prendre forme. Quand je suis arrivée à l’atelier ce matin, j’ai découvert avec joie mes deux roues arrière presque terminées, et ça en jette. Quand j’essaie d’en soulever une, tout de suite, ça a moins la classe : elles pèsent autant que mon sac à dos de voyage ! À 13kg la roue (bon ok, un peu moins que mon sac à dos), je commence à perdre foi en mon projet… Comment est-ce que mes petites fermières vont arriver à faire avancer une machine plus lourde qu’elles ? Une roue de VTT solide, ça pèse moins de 2kg. J’aurais jamais imaginé que les miennes fassent plus du double ! Mon superviseur essaie de me rassurer : « au pire, on donnera ton système à un bœuf, il sera capable de le tirer ! ». La vache est sacrée en Inde, c’est le bœuf qui se tape tout le boulot. Moi j’ai du mal à voir la différence, mais s’ils le disent…

En arrivant les deuxièmejour, mes roues sont presque terminées ! A l'atelier, il n'y a guère d'équipement de sécurité, et mes yeux souffrent à chaque fois qu'ils s'arrêtent par mégarde sur un poste de soudure. Comme il y en a partout, c'est très dérangeant. Je ne suis là que pour quelques jours, je me demande comment les ouvriers font pour ne pas encore être aveugles !
En arrivant les deuxièmejour, mes roues sont presque terminées ! A l’atelier, il n’y a guère d’équipement de sécurité, et mes yeux souffrent à chaque fois qu’ils s’arrêtent par mégarde sur un poste de soudure. Comme il y en a partout, c’est très dérangeant. Je ne suis là que pour quelques jours, je me demande comment les ouvriers font pour ne pas encore être aveugles !

La raison de ce surpoids, c’est les matériaux utilisés pour mon prototype. Alors que des roues de VTT de compétition sont en alu léger, les miennes sont en acier de forgerie (j’essaierai de noter le nom précis plus tard). Si on met moins de matière, ce ne sera pas assez solide pour l’utilisation.
Les autres matériaux et pièces utilisées pour mon Ricycle sont principalement issus de la réutilisation de tout ce qu’on peut trouver autour de l’atelier. Pour les vitesses, on échange le plateau et le pignon afin d’avoir un vélo facile à pédaler ; pour le système transplanteur, on récupère une bande à scier le bois et on tranche des morceaux dedans. L’idéal, ç’aurait été d’avoir des lames flexibles, mais quand je les vois taper dessus au marteau pour les aplatir, je me dis que la flexibilité ça va pas être ça. Ils ont pas suivi le cours de matériaux de première année qui dit que plus on travaille un métal, moins il est malléable. Bref

Contrairement à l'atelier de mécanique où j'ai fait mon stage d'usinage en deuxième année, ici, tout semble être rouillé. Les matériaux sont les moins chers possibles, ce qui change la donne au niveau du poids, de la résistance, etc.
Contrairement à l’atelier de mécanique où j’ai fait mon stage d’usinage en deuxième année, ici, tout semble être rouillé. Les matériaux sont les moins chers possibles, ce qui change la donne au niveau du poids, de la résistance, etc.
J'avais fièrement décidé d'introduire des lames flexibles dans mon mécanisme afin d'éviter l'utilisation de ressorts (spéciale dédicasse au Professeur Henein). Je trouvais ça très intelligent jusqu'à que je voie comment ils tapaient sur des bandes à scier le bois pour les rendre droites avant de les retordre et espèrer qu'elles soient toujours aussi flexibles...
J’avais fièrement décidé d’introduire des lames flexibles dans mon mécanisme afin d’éviter l’utilisation de ressorts (spéciale dédicasse au Professeur Henein). Je trouvais ça très intelligent jusqu’à que je voie comment ils tapaient sur des bandes à scier le bois pour les rendre droites avant de les retordre et espèrer qu’elles soient toujours aussi flexibles…

Jour 3

Mon prototype ressemble de plus en plus aux dessins faits sur mon ordinateur ces dernières semaines, ça m’impressionne. Jusque-là, mon plus gros projet réalisé physiquement, c’est mon robot pour le concours Robopoly qui devait rentrer dans un cercle de 30cm de diamètre. Le Ricycle, c’est pas la même histoire ! Le vélo est surélevé et les roues arrière sont distantes d’un mètre.

Certaines pièces sont très semblables aux dessins que j'ai fournis, d'autres n'ont absolument rien à voir. Tous ont un point commun : un surpoids manifeste qu'en tant que microtechnicienne, je n'avais pas imaginé !
Certaines pièces sont très semblables aux dessins que j’ai fournis, d’autres n’ont absolument rien à voir. Tous ont un point commun : un surpoids manifeste qu’en tant que microtechnicienne, je n’avais pas imaginé !

Plus on avance dans la journée, plus le projet se peaufine. Au début on commence par disposer toutes les pièces au bon endroit, ensuite on les soude en partie (ça pique les yeux !), puis on ajuste en fonction des éléments suivants… au final tout commence à se mettre en place et c’est beau à voir, mon projet est matérialisé sous mes yeux grâce au travail de l’ouvrier. Vu de près, j’ai beau me dire que ça a pas l’air d’être du travail de précision, et quand les pièces « fixées » bougent de près d’un centimètre mon âme de microtechnicienne meurt un peu, je prends un peu de recul et je suis quand même assez fière de mon projet.

Ca commence à ressembler à mes dessins 3D sur l'ordinateur !
Ca commence à ressembler à mes dessins 3D sur l’ordinateur !
La mise en place des éléments est aussi soumise à la précision
La mise en place des éléments est aussi soumise à la précision “à l’indienne”… comme dirait un des profs du stage d’usinage : “mais ya une chiée de décallage !”

J’ai l’impression d’être une cheffe de chantier, arrogante et qui regarde sans participer derrière mes lunettes de soleil. J’ai décidé de me couper du monde avec mes boules quies, et mes oreilles me remercient, mais la communication qui était déjà faiblarde en prend un coup. L’atelier est si bruyant que je me suis fait mal à l’oreille. Et les soudures me piquent toujours les yeux. Je commence à tousser, et me dis qu’au final, avec toutes ces particules d’acier dans l’air, je vais peut-être refaire mes réserves de fer, moi qui suis toujours en déficit ! (vraiment, j’ai un certificat médical qui dit qu’à cause de ça je suis trop fatiguée et ne peux pas me concentrer en cours. Mon certificat préféré !).

Au cours de la journée, de nombreux indiens s’approchent du vélo, essaient de faire tourner une roue, de comprendre comment ça marche… Ils sourient et dandinent de la tête, et mon superviseur leur explique ce que c’est. En Tamil. Je ne suis jamais incluse dans ces conversations, si ce n’est pour un regard ou un hochement de tête.

Les indiens sont curieux de mon projet et semblent heureux de le voir prendre forme.
Les indiens sont curieux de mon projet et semblent heureux de le voir prendre forme.

Malgré la barrière de la langue, je ressens la complicité féminine des ouvrières de l’atelier. Elles sont 5, dont 2 qui travaillent avec les machines. On se regarde, curieuses, et on sourit timidement en dodelinant la tête. Hier, à la pause, elles m’ont demandé si je parlais Tamil. Malheureusement je n’ai pas pris le temps d’essayer d’apprendre. A la pause chai, elles m’indiquent où je peux avoir mon verre et me font signe de m’assoir à côté d’elles. L’une d’entre elles parle un peu anglais et me pose quelques questions. D’où je viens, et pour combien de temps je suis ici. Même si on ne se parle pas, j’apprécie cette main tendue qui me fait me sentir plus acceptée que dans toutes les discussions techniques précédentes où j’avais le semtiment de ne pas exister, ou pire, d’être là pour faire joli.

Jour 4

Le projet prend vie ! Avec une fierté non contenue, j’enfourche ma monture à trois roues, et m’élance dans le chemin qui mène à l’atelier… pour un tour de pédale, avant de dérailler.

Une prière s'impose avant de tester le Ricycle pour la première fois.
Une prière s’impose avant de tester le Ricycle pour la première fois.

Ca y est, le Ricycle a fait ses premiers pas ! Ou plutôt, ses premiers tours de roue. Je n’ose même pas imaginer l’efficacité de la machine, toutes les pièces ont du jeu. Un sacré jeu. On passe la journée à assembler et désassembler les roues arrières, afin d’aligner correctement toutes les pièces et de réduire ce jeu. Peu à peu, les pièces sont soudées en place, alignées avec des cales, et les roues d’ont plus un décalage de 10cm entre elles lorsqu’on essaie de les faire tourner.

Mon superviseur est allé apporter l’axe principal à l’atelier du tourneur pour faire un filetage à chaque extrémité, et les roues arrière sont maintenant serrées en place. Cela permet aussi de faire tourner le vélo, la roue intérieure glisse sur l’axe lorsqu’on tourne le guidon. Enfin, le vélo n’est plus réduit à une trajectoire en ligne droite ! En contrepartie, si on est bloqués, ça glisse aussi, et il faut pousser un peu pour débloquer le Ricycle.

Une étudiante indienne a essayé le Ricycle, et ça a l'air de fonctionner aussi pour elle ! Dans ma conception, j'ai voulu prendre en compte la morphologie des fermières indiennes, qui font en moyenne 1m50, afin que le vélo soit adapté à leur taille.
Une étudiante indienne a essayé le Ricycle, et ça a l’air de fonctionner aussi pour elle ! Dans ma conception, j’ai voulu prendre en compte la morphologie des fermières indiennes, qui font en moyenne 1m50, afin que le vélo soit adapté à leur taille.

A côté de ça, on a construit la caissette où les pousses de riz seront placées, mais avec les changements de dimension de la roue arrière, il va falloir prolonger les liens entre l’axe des roues et l’axe du système transplanteur. Pour ce problème, sans mon ordinateur et mes dessins, je suis perdue, je n’arrive pas à visualiser comment on peut réarranger les pièces facilement pour obtenir le résultat voulu. Heureusement, on passe à autre chose, ce qui me laisse le temps de réfléchir.

Une fois boulonnées en place, ça tourne mieux, et en plus on peut faire des virages !
Une fois les roues boulonnées en place, ça tourne mieux, et en plus on peut faire des virages !

Le vélo avance, mais déraille souvent. Il faut dire que l’alignement est terrible, tout bouge. Petit à petit, en fixant les pièces les unes après les autres, ça va mieux, mais garantir un parallélisme quand tout est fait à l’œil, ça a même pas l’air d’être un problème qui leur vient à l’esprit. On fixe des rondelles pour aligner la chaîne avec le gigantesque pignon à l’arrière, puis ça déraille à l’avant. Mais maintenant on peut pédaler un peu plus longtemps !

Avec l'artisan/ouvrier qui a fabriqué la majeure partie du Ricycle :)
Avec l’artisan/ouvrier qui a fabriqué la majeure partie du Ricycle 🙂

Travaux en cours…

Maintenant, il ne reste plus qu'à fixer le mécanisme de transplantation... et ça va pas être une mince affaire !
Maintenant, il ne reste plus qu’à fixer le mécanisme de transplantation… et ça va pas être une mince affaire !

En 4 jours, on a réussi à fabriquer un vélo-tracteur à peu près fonctionnel… Maintenant le gros du travail est fait, mais le plus difficile est encore à faire : lier ce Ricycle au mécanisme de transplantation et le rendre fonctionnel !

3 thoughts on “Ricycle : Manufacture”

  1. It looks really great. So old school / steam punk. Congratulations to the designer, and especially to the very devoted people who made all the pieces and put it all together.

  2. Cool ce que t’as fait! Je suis curieux de voir si t’as besoin d’un boeuf ou pas 😀 T’as déjà pensé à faire les roues plus larges pour avoir moins de pression en bas?

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